Tribune

Agile is dead

David Michelin

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« Le roi est mort, vive le roi ! » est une phrase traditionnelle que l’on proclamait lors de l’avènement d’un nouveau monarque en France et force est de constater que l’Agile originelle n’est plus, remplacée par des frameworks organisationnelles dont il faut encore faire la preuve sur le long terme… J’ai eu la chance de conduire des changements dans tous types d’entreprise et c’est très clair, mais : Est-ce une bonne chose ?

Bon, en reminder, pour ceux qui ne le savent pas encore ou qui ne s’en rappellent plus :

L’agile est un ensemble de pratiques/rituels censés  permettre de piloter et  délivrer des projets en étant plus en phase avec les nouveaux TTM (Time To Market).

NB : Les anciens cycles de développement logiciel ( Cycle en ‘V’ notamment) demandaient une gestion de projet assez lourde qui ne permettait pas de s’adapter rapidement (notamment aux besoins clients et évolutions du marché)

  • Dis donc Jean Marc (commercial de l’entreprise X) remonte un besoin de mise à jour du logiciel de vente de la boîte
  • Ok, on lui répond dans 6 mois.. 🙂

Impossible, à moins de vouloir couler sa boîte.

Je rajoute la quote de Dean Leffingwell :

“We ignored the fact that many customers don’t know what they want. We ignored that fact that even when they know what they want, they can’t describe it. We ignored the fact that even when they can describe it, they often describe a proposed solution rather than the real need »

Dans “Agile software Requirements”

Alors pourquoi ce titre? 

Chaque période :

La machine à vapeur ( James Watt – 18eme), la voiture ( Nicolas Josef Cugnot – 18eme), l’imprimerie ( Guttenberg – 15eme), le chemin de fer (Jessop – 19eme), etc. a eu son lot de révolution technologique, en son temps, qui a bousculé l’organisation établie et demandé une conduite du changement. Ces successions de révolutions, et donc conduite du changement, étaient acceptables (en termes d’organisation dans l’entreprise) tant qu’on restait dans un monde (industriel), quasi immuable avec une organisation pyramidale, verticale. Je commande -> tu exécutes.

Oui mais vouala : Quelques professeurs Tournesols se sont mis en tête de créer (en vrac hein) :

  • Des ordinateurs, 
  • Des robots,
  • Des nouveaux langages de code,
  • Des principes de patterns, de Coding,
  • Des algorithmes,
  • Internet

Et, avec tout ça, « la mondialisation ». Sans parler de cette petite notion sociétale :

« À l’avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale » d’Andy Aarhol dans son catalogue d’exposition à Stockholm en 1968.

Bref. Tout a changé.

On ne peut pas le nier, la loi de Moore s’applique :

L’infra, le coding, l’organisation, tout évolue de plus en plus vite : Delivery,  flux financiers, etc. se réalisent en nano seconde, mais l’homme lui il ne change pas.

« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise » Jean Monnet

Il – l’Homme – devient de plus en plus inadapté et en tout cas est mis en difficulté avec le conduite du changement :

« Explique-moi, laisse-moi le temps de digérer et je verrai comment je peux faire » mais ce n’est plus le cas. Il faut aller vite, de plus en plus vite. (Oui, je m’auto-cite parfois 🙂)

Ce que l’on appelle par un abus de langage : « La Transformation Digitale », qui découle des évolutions technologiques effleurées ci-dessus, a ‘détruit’ l’ancien monde avec ses nouveaux critères à surveiller à coup de KPI:

  • ¼ d’heure de gloire
  • Productivité
  • Money Power

¼ d’heure de gloire :

Eh oui, qui se souvient du dernier vainqueur de The Voice ? Qui veut sa minute de « Famous life » ? Allez, Next. Notre désir de reconnaissance individuel oriente le biz sur le chacun, plutôt que sur le tous et du coup les entreprises présentent le client comme LE roi.

Il faut l’écouter,

le sentir,

l’acquisitionner (je sais, c‘est un barbarisme, mais ça illustre bien le problème en mélangeant acquisition et réquisition) pour ne pas dire le hameçonner et comme tout le monde veut cet eldorado, il faut produire plus vite et mieux .

Bon je digresse un peu là.  Que vient faire l’Agile dans cette galère ?

Eh bien, quelques hurluberlus (17 précisément) se sont réunis en 2001 pour écrire un manifeste qui devait définir un nouveau cycle de production de logiciel avec des valeurs comme :

« Accorder de l’importance aux individus et leurs interactions plutôt qu’aux processus et aux outils »

Pardon, je me recueille quelques secondes sur cette idée formidable et complètement oubliée depuis, qui est apparue il y a 19 ans.

Snif.

Parce que l’origine de ce qu’on appelle l’Agilité, elle vient de là.

Tordu, meurtri, passé à la machine, l’Agile a vécu pour devenir malgré lui une caricature de ce qu’il dénonce : systématique, outil de productivité, automate. Aux mains d’« experts » qui compliquent à loisir une sémantique simple pour se créer un marché. Une belle idée twister en méthodologie productiviste

  • Et si on demandait aux gens de s’organiser ?
  • Et si on sortait des organisations pyramidales ?

Quand le « Hey si ? » se transforme en « Et si ? » pour devenir « Ah si seulement », c’est qu’un problème se pose…

Quand un COMEX m’appelle pour une transformation, je commence toujours par la même question : jusqu’où ? Est-ce que le dirigeant lui-même est engagé dans la voie du changement ? Est-ce qu’il est prêt à changer de posture ?

Demander à un Coach de venir transmettre son savoir ne peut être effectif si tous les départements ne sont pas concernés et être une dépense inutile.

Prenons un exemple :

« Pour voir », un CEO demande une transfo sur une BU de 10 personnes.

Le Coach vient, il modifie les méthodes de travail, de livraison, les rôles.

Oui mais voilà, si l’entreprise toute entière n’est pas dans la même démarche : comment livrer ? Sur quel environnement livré ? Qui valide ? Qu’attend le Market ? etc.

Ça crée de la frustration, de la résistance au changement.

Combien de transformations n’aboutissent pas pour cette raison ?

Personne ne peut penser que l’Agile est la seule solution, mais si on l’applique il faut comprendre que c’est un Tsunami dans une Entreprise. Que la compta est aussi impactée que les RHs, etc.

D’ailleurs, certains l’ont bien compris et proposent des frameworks de travail à l’échelle. Ouh là 😯 Qu’est-ce que j’ai dit ?

Ah ben oui, comme c’est une méthode miracle portée par quelques charlatans qui promettent que l’on va produire plus vite ; ce qui est rigoureusement FAUX. Tout le monde veut sa part d’agile et donc a créé des intégrations de méthodes présentes et passées.

SAFE pour ne parler que de lui est un business incroyable quand on y regarde sur le fond. Ce devrait être un outil collaboratif dans lequel on peut apporter sa pierre, mais c’est devenu une machine à certification qui vous donne une valeur ? Un tarif sur la marché ? Quoi ? Tu n’as pas la dernière certification ???

Ben non, désolé. Je savais déjà 90% de ce qui dans ta certification…

On me dit : « Bien sûr qu’il faut une organisation méthodologique, on ne peut pas faire n’importe quoi ? »

Je réponds :  « Ah bon ? parce qu’Orange a les mêmes besoins que Carrefour ? Les mêmes projets que Publicis ?  Du coup, on se retrouve à copier sans imagination des digressions d’Agile comme le Spotify.

Bon le Spotify, ça n’existe pas. Spotify, c’est une entreprise qui a adapté un modèle à son fonctionnement propre. Ok, ce modèle fonctionne très bien pour cette entreprise mais une banque a-t-elle besoin de Spotify ? »

Du coup, in fine , chacun crée des frameworks souvent inapplicables, car il ne partent pas de la bonne question : jusqu’où ? en ajoutant avec quel budget ?

J’ai quand même entendu :

« Bon c’est très bien vos petites réunions avec la balle le matin, mais bon je fais ça pour répondre aux appels d’offres alors ne bougez pas trop mes équipes »

Du coup, comment fait-on ? car c’est bien gentil de râler mais il faut bien une solution.

  • En premier :

Sociologiquement le monde change. Des ‘X’ restent aux commandes, mais des « Y » arrivent et les « Z » ne vont pas attendre. Il faut donc modifier les modèles de production et donner à la DSI les moyens de sortir du centre de coût pour devenir un centre de profit. Du coup réfléchir à l’utilité d’un DSI ? Son rôle ? Son évolution…

Donc, avant de mettre en place de l’agile, préparer les moyens de cette mise en œuvre (je reste succinct ici, mais c’est une vraie montagne) et si cette partie n’est pas prête ?

SURTOUT NE PASSER PAS A AUTRES CHOSE

  • Ensuite

Définir clairement les objectifs et faire un audit des forces en présence et un budget inamovible dédié ; c’est seulement à cette étape que l’on peut choisir ou créer la méthodologie la plus pertinente. Pour certaines entités, le waterfall reste pertinent. Si si 🙂

  • Et

Toujours commencer par une phase d’évangélisation sur TOUS les départements. Si certains sont laissés pour compte, ils vont ralentir le changement en arrivant en queue de comète et on fera face au cercle de résistance habituel.

  • Après

Prenez le temps. Un CAC 40 doit provisionner plusieurs années pour effectuer un changement compris, accepté, et donc efficace.

Alors bien sûr, on ne va pas se mentir, c’est plus compliqué que ça, mais en oubliant la base de la raison de l’émergence de l’Agile et en mutant cette méthodologie sans comprendre. Elle perd, sa force on fait le contraire de ce qui est attendu : Plus de productivité, Plus de profit.

Reprenons, par exemple, cette idée folle d’accorder de l’importance à l’individu dans l’entreprise :

Moi, quand je conduis un changement, je supprime le héros (et donc le chacun). Une équipe qui s’appuie sur un seul maitre à penser est vouée à s’arrêter à un moment ou un autre. Du coup, « je » devient un héros, une personne capable de penser, travailler, s’intéresser à sa tâche car il en est responsable.

« Agile is Dead » parce qu’on ne fait pas ça, on déploie de l’Agile sans prendre soin du middle management qui se sent dépossédé sans qu’on lui donne de perspective.

  • Bon, tu ne peux plus être Chef de Projet, tu vas devenir PO
  • De quoi ? PO ? Mais c’est quoi PO ? je suis censé faire quoi avec qui ? Je n’organise plus les projets ?

J’ai mal fait quelque chose ?

Etc.

« Agile is Dead » parce qu’on a cédé à une tentation d’utiliser cette méthodo pour produire plus avec moins de monde. Eh oui, un dev qui pense n’a pas besoin de chef de projet, d’un coordinateur peut-être et encore. Du coup :

  • Je peux réduire ma masse salariale ? Génial !! C’est miraculeux ce truc.
  • Bah alors ?  On peut faire ça sur tous les départements ???? Top !

et cette belle idée devient pour les employés le contraire de ce qu’elle aurait dû être : une angoisse

« Agile is Dead » oui…. Et après la première décade de Transformation Digitale vient une 2nde vague de conduite du changement qui garde quelques symboles : Stand Up Meeting, post it, Tableau etc… mélangeant le Scrum ; le Kanban sous l’égide « Agile ». « Agile » est devenu un mot fourre-tout censé valider le fait qu’on a une entreprise moderne, efficace, rapide et donc que l’on peut attirer les salariés de demain ; mais c’est FAUX.

Le dernier tome 6 de rupture 21 se positionne sur la thématique du syndrome de l’imposteur. Comme d’habitude, ceux qui devraient se sentir visés ne le liront pas.

En Epitaphe, sur le linceul de cette belle idée, on mettra le nom des Entreprises qui ont réellement appliqué l’Agile et ont réussi ce bel exercice du Top Management ou reste des Teams.

Aux autres : La qualité d’un homme se calcule à sa démesure ; tentez, essayez, échouez même, ce sera votre réussite.” J. Brel

 

A propos de l’auteur :

David Michelin

Speaker et Coach ‘expert en transformation digitale). David Michelin est issue d’une formation universitaire à la Sorbonne et dispose d’un double cursus Cambridge School – Economie. Fils de parent informaticien, ancien sportif, codeur depuis l’âge de 7 ans, ce touche à tout apporte un regard différent sur le mode dans l’entreprise.