Tribune

Les Marketplaces locales – Solution durable ou de secours ?

Soline Goulet

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Les marketplaces locales pour digitaliser les commerces de proximité, une solution durable ou de secours ?

La situation actuelle a permis d’accélérer un processus qui était inévitable et déjà bien amorcé : la digitalisation des petits commerces. Si je dis bien « amorcé », c’est parce que ce sujet est déjà au cœur de l’activité d’un grand nombre d’acteurs.

Des cabinets de consulting spécialisés dans la digitalisation des entreprises, aux formations spécialisées proposées par un grand nombre de structures, le sujet est central qu’importe la taille et le secteur des entreprises concernées. Dans cette profusion de solutions, de nombreux acteurs locaux (souvent publics) ont décidé de lancer des marketplaces gratuites pour les petits commerces.

 

Alors, à votre avis, ces « Amazon locaux » sont-ils une solution durablement intéressante, ou juste un pansement de secours avant le retour à la normale ?

Début novembre, le gouvernement a lancé clique-mon-commerce.gouv.fr, une initiative à visée des petites entreprises en collaboration avec la Banque des Territoires, les CCI 1 , les CMA 2 et BPI France.
Celle-ci propose de fournir des solutions rapides pour créer un site web, mettre en place des solutions logistiques ou de paiement, ainsi que l’inscription à une place de marché en ligne. Cet annuaire propose, en fonction des objectifs de l’entreprise, des prestataires ou des solutions adaptées.

Intriguée par cette belle promesse, je me suis donc fait passer pour un commerçant d’Auvergne Rhône-Alpes à la recherche d’un référencement sur une place de marché. Je m’attendais à avoir un grand nombre de résultats, étant donné la profusion d’informations concernant de nouvelles marketplaces créées à la suite de l’annonce du reconfinement. En faisant défiler les résultats, je suis tombée sur « Groupon, Ebay, Leboncoin, Rakuten, Cdiscount, Uber Eat, Deliveroo » comme étant 80% des solutions évoquées (et ce malgré ma recherche en « Auvergne Rhône Alpes »). Un peu déçue face à une promesse aussi belle pour finalement avoir des résultats que je n’avais pas vraiment besoin de chercher, j’ai fait d’autres recherches.

 

Il existe en réalité bel et bien des places de marchés plus locales, comme enbasdemarue.fr, achetezaupuy.com ou encore chez-mon-libraire.fr (toujours pour l’Auvergne Rhône-Alpes). Et les initiatives ne cessent de s’accumuler : courant novembre, chaque Région (voire département, et parfois même ville) aura sa propre solution de place de marché, souvent intégrée dans un programme d’accompagnement à la digitalisation.

 

Alors, comment s’y retrouver entre les places de marché nationales voire internationales, les places de marché locales et toutes les autres possibilités de digitalisation ?

Pour le moment les commerçants bénéficient de conditions préférentielles (gratuité à vie ou pendant quelques mois …) ce qui est en effet une véritable aubaine pour eux, mais multiplier les marketplaces est-il une solution ? Comment être/rester visible dans la tempête ?

Dans le secteur du tourisme, ce débat est déjà au centre des préoccupations depuis plusieurs années avec Booking. La majorité des acteurs s’accorde à dire qu’il faut trouver des solutions pour pouvoir être moins dépendant et toucher enfin le Graal des réservations en direct. Or, la plupart des solutions n’abordent pas la création d’une énième place de marché (ce que des entreprises font très bien avec des sites de réservations en « tour » ou « packages »), mais bien au travers d’une formation des acteurs à la digitalisation.

 

En quoi cela consiste ?

Utiliser les réseaux des Offices de Tourisme, CCI ou autres structures d’accompagnement pour proposer des formations digitales afin de mettre en place des outils innovants, des pratiques cohérentes quant à la digitalisation de l’activité et surtout des enjeux qui sont liés. Parce qu’il est « simple » de fournir des solutions clé en main pour du court terme, mais il est beaucoup plus judicieux d’apprendre les techniques pour que l’entrepreneur puisse comprendre et utiliser ces outils. Ainsi, il pourra être réellement indépendant.

Il est vrai qu’il est souvent facile de jeter la pierre à ceux qui ont le mérite d’essayer, mais cette tribune n’est pas une critique bornée face à une solution trouvée dans l’urgence. Le recours aux places de marché est à mon sens une excellente initiative, tant qu’elle reste maîtrisée et porteuse de sens. Si chaque acteur du territoire (Région, communauté de commune, ville) lance sa propre marketplace, quelle sera la véritable valeur ajoutée ? Où résidera la différence avec une marketplace privée comme celle propulsée par Laposte, ou bien même face à de plus gros acteurs comme Rakuten et Cdiscount qui ont une force de frappe bien plus importante ? Et le consommateur dans tout ça ? Comment peut-il s’y retrouver entre la marketplace privée, celle de sa ville et celle de la Région ?

 

Et si l’inspiration pouvait venir du secteur touristique, pourtant durement touché par la crise ? Et si, comme chaque destination possède son Office de Tourisme, ne pourrait-elle pas aussi bénéficier d’un « Office de Commerce » cette fois porté par les CCI et les communautés de communes ?

Des plateformes virtuelles regroupant les offres des petites entreprises locales. Ainsi, comme le font les sites des Offices de Tourisme, en fonction des besoins et biens ou services recherchés, trouver des catégories associées où seraient fièrement exposés les commerçants.

Plusieurs avantages à cela à mon sens :

– Limiter l’expansion déraisonnée des créations de marketplace par zone géographique afin de ne pas perdre ni les commerçants ni les consommateurs.

– Une manière pour des organismes plutôt orientés B2B (ici comprendre les CCI) de s’orienter également vers du B2G2C pour leur permettre de moderniser leur image et surtout leurs données consommateurs afin d’apporter une véritable valeur ajoutée aux adhérents (présents en théorie sur ladite plateforme donc).

– L’apport d’une offre de service à 360 pour les adhérents de la CCI, et donc de redonner du sens aux accompagnements à la digitalisation.

 

Comme écrit précédemment, apporter de la visibilité et des solutions clé en main n’est qu’une partie de la réponse, la véritable valeur d’un accompagnement à la digitalisation se trouve dans la formation des entrepreneurs.
Face à cette situation, plusieurs questions peuvent être soulevées. Premièrement, l’exhaustivité de l’offre. En effet, et si tous les commerçants ne jouent pas le jeu ? Cette marketplace a-t-elle du sens ?
Serait-elle performante avec 30% des effectifs ? En effet, ce modèle ne suit-il pas celui des business models basés sur la garantie d’une offre (ou assortiment d’offres) suffisamment étoffée pour maintenir captifs les consommateurs ?

Deuxièmement, la pérennité : comment transformer ces initiatives « de l’urgence » en outil de visibilité et de performance pour les acteurs locaux et ce, sur le long terme ?

Plusieurs pistes de réflexions peuvent être abordées :

– Le maintien de tarifs abordables (intégrés dans les abonnements à la CCI ou à la CMA par exemple…) pour ne pas constituer un frein à l’inscription ni une barrière à l’entrée pour les plus petits commerçants.

– La mise à jour régulière des informations, des fiches produits et de la plateforme pour proposer une expérience moderne, attractive et surtout satisfaisante pour fidéliser les consommateurs.

– L’ajout de services supplémentaires comme la logistique, ou les modes de paiement par exemple.

 

Et vous, que pensez-vous des places de marché locales ?

Pensez-vous qu’elles seront des solutions durables pour la digitalisation des petites entreprises ?