Tribune

Sommes-nous tous accros à nos shots de dopamine ?

Laura Bokobza

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Vous avez sans doute souvent vécu cette scène : à un repas, en famille ou entre amis, un moment où toute l’assemblée a le nez sur son portable… Même en ces temps où on est moins de 10 à table.

Vous avez peut-être même l’honnêteté intellectuelle d’admettre que vous avez besoin de vérifier (au choix) vos emails, vos likes, vos vues, les commentaires sous vos publications… Certains lisent leurs emails dès le réveil, à peine sortis du lit… D’autres ont activé les notifications pour être réactifs sur Instagram ou Twitter.

Quelle que soit l’addiction, je ne connais personne qui ne soit pas concerné par cette mauvaise habitude de constamment checker ses réseaux sociaux, les commentaires, les likes… au point de presque devenir asocial. Alors pourquoi sommes-nous tous si dépendants aux réseaux sociaux et autres jeux sur mobile ? C’est à cause de la dopamine.

La dopamine, kesako ?

La dopamine fait partie des neurotransmetteurs, ces molécules qui transitent entre nos neurones et disent à notre cerveau quoi ressentir. En l’occurrence, la dopamine, c’est la molécule du plaisir, ou plus précisément de la récompense, celle qui donne un sentiment agréable quand nous avons accompli quelque chose – ou qu’on a eu l’impression d’accomplir quelque chose. C’est celle qui nous envoie un petit shoot quand on reçoit un like, qu’on lit un commentaire positif sous une publication, qu’on passe un niveau à un jeu, etc.

À ne pas confondre avec la sérotonine, la molécule du bonheur, la dopamine est purement une molécule de plaisir. La dopamine “excite” les neurones, de façon éphémère… et donc on en redemande. À cause d’un mécanisme de protection du cerveau – qui ne veut pas qu’on “crame”  nos neurones, il faudra de plus en plus de dopamine pour ressentir le même niveau de plaisir. On entre alors dans le même cercle vicieux qui explique à peu près toutes les formes d’addictions, du sucre à la cocaïne.

Il faut aussi savoir que la dopamine entre en concurrence avec la sérotonine dans les tuyaux du cerveau. En résumé, plus on cherche à ressentir le plaisir (éphémère), moins on est enclin à ressentir le bonheur (sur le long-terme). Raison de plus pour décrypter le mécanisme.

Comme dans les travaux du psychologue B.F. Skinner, qui a démontré que la meilleure addiction venait de récompenses distribuées de façon aléatoire et non prévisible, nous nous retrouvons donc à vérifier nos smartphones plus de 150 fois par jour… au cas où.

Si tu ne paies pas, c’est toi le produit

La dopamine, ça ne marche pas qu’avec les réseaux sociaux. Tinder, Uber, Candy Crush, par exemple, utilisent aussi ces mécanismes de manipulation psychologique pour nous faire “consommer”. Notre temps de cerveau disponible est devenu le terrain de toutes les batailles… Parce que Facebook, Google, et les autres sont bien dans l’économie de l’attention, notre réceptivité à la publicité, en plus de nos données.

La boucle de gratification de la dopamine, censée nous aider dans nos apprentissages, devient donc notre meilleur ennemi. Une surprise créative dans un cours de marketing c’est efficace pour marquer les esprits de mes étudiants. Mais des confettis sur une publication Facebook, c’est efficace pour garder les gens engagés sur la plateforme et regarder plus de publicités… ou des publications “recommandées”.

Les meilleurs exemples sont dans la série d’Arte qui porte le nom “Dopamine“. Instagram, Snapchat, Facebook, mais aussi Candy Crush ou Tinder, la série décrypte tous ces mécanismes en moins de 10 minutes par épisode. À regarder absolument. Vous pourrez y découvrir tous les mécanismes de gamification et autres récompenses qui activent votre dopamine et vous rendent accros. Même l’utilisation de couleurs contrastées est en fait une des façons de “récompenser” le cerveau… Vous y aviez pensé ?

Certaines entreprises en ont fait le coeur de leur proposition de valeur : définir avec et pour votre entreprise les mécanismes psychologiques de persuasion et de récompenses, égrenées au fur et à mesure des interactions, pour augmenter l’engagement et le temps passé sur votre produit. On a appelé cela “gamification” au début de FourSquare et autres. C’est en fait du neuromarketing de la persuasion. Même si certaines de ces entreprises affirment qu’elles n’œuvrent pas pour le mal… et ont retiré le mot dopamine de leur nom.

Ces manipulations psychologiques commencent à faire du bruit. De nombreux anciens employés de Facebook, Instagram, Google, Pinterest et al. commencent à alerter sur le danger de laisser faire – en particulier par rapport à nos enfants, qui n’ont pas connu de monde sans Internet ou réseaux sociaux.

The Social Dilemma

Une partie des voix qui s’élèvent contre ces mécanismes manipulateurs, s’inquiète aussi de la façon dont les comportements peuvent être manipulés à grande échelle – élections, référendums, etc. Le 9 septembre sortait un documentaire très attendu sur Netflix, The Social Dilemma. Les interviews sont intéressants, même si j’aurai pu me passer sans problème de la partie “fiction” qui est censée illustrer le propos avec une famille et surtout 3 personnifications du grand méchant réseau social. On aurait très bien compris sans cette démonstration surjouée des méfaits des réseaux sociaux.

Les conseils pendant le générique de fin sont particulièrement utiles au sujet de la relation des enfants et ados avec leur smartphone. Ce que j’ai retenu : pas de réseaux sociaux avant 16 ans… a minima. Et ne jamais se laisser aller à cliquer sur les vidéos “recommandées” sur Youtube. Je ne l’avais jamais fait, mais je ne risque pas de commencer.

Parce que ce n’est pas parce qu’on sait comment on se fait manipuler qu’on devient immunisé. Les interviewés dans le documentaire, créateurs pour certains du Center for Humane Technology reconnaissent eux-mêmes leurs addictions, qui aux emails, qui aux commentaires…

Donc la prochaine fois que vous aurez l’impulsion de regarder votre smartphone, posez-vous la question de pourquoi… Admettre qu’on a un problème, c’est le début de la rédemption !

 

Photo by Daria Nepriakhina on Unsplash